G'zaté Gelay', célèbre joueur de masinqo, maître du double-langage, azmari parmi les azmari, nous a quitté le 15 août 2004.
Cet hommage est tout spécialement dédié à Agernesh sa femme, Martha sa fille aînée, Etchinat sa cadette, Samuel son fils, et Yehabsera, son petit dernier, à toute sa famille, à tous ses amis, à tous ceux qui l'ont aimé, et ils sont nombreux.
C'est par amour que j'ai accepté d'aller vivre l'année 1999 en Ethiopie, sans rien connaître. Les trois premiers mois furent difficiles… Puis je rencontrai G'zaté Gelay'. Plus exactement, touriste amateur de musique éthiopienne, élève de masinqo, je fus présenté à un grand azmari dont je savais à peine prononcer le nom… Et ma vie as basculé. Deux ans plus tard je débutai comme azmari chez Zaouditou, à l'occasion des fêtes de Pâques. Sans grand brio instrumental, avec un accent à couper au couteau, mais avec la protection et surtout l'enseignement de G'zaté dans les mains, ce qui me valut la bienveillance et les encouragements de tous les azmari.
Cette expérience unique a eu des conséquences dans ma vie. Le fait de parler amharique, mal, mais de communiquer beaucoup, et de façon imagée et poétique, m'a permis de tisser des liens intimes avec les personnes et avec les lieux.
La plus belle et la plus décisive restera toujours ma rencontre avec G'zaté. Il n'était pas professeur, je n'étais pas musicien. Il ne parlait pas beaucoup anglais, je ne comprenais rien à l'amharique.
Au bout de deux mois d'apprentissage laborieux, il venait alors à la Halcion Pension m'enseigner la tezeta, je sentis qu'il était sur le point de se décourager, malgré l'héroïsme de mes voisins directs. C'est alors que je lui dis : "Tebeta waha bermel yemolal"
"Petit à petit la citerne se remplit". Il faut savoir que dans les années 80 G'zaté a été très corpulent. A cette époque on l'appelait "citerne". Ma citation à double-sens (involontaire) l'a fait changer d'avis. Il m'a regardé avec un sourire que je n'oublierai jamais et il a dit : "D'accord! On va le faire, même si c'est impossible. Je vais t'apprendre le masinqo. Mais il faudra que tu apprennes le qené et le semena warq… "
La complicité ne fit qu'augmenter. Les cours de deux heures devinrent des après-midi, des journées de travail, entre-coupées de cérémonies du café. De professeur il devint ami, confident, frère… ce n'est que bien plus tard qu'il devint mon oncle.
Déjà il faisait partie de mon cercle de proches, Français vivant en Ethiopie, Ethiopiens, amis de passage. Combien de personnes peuvent aujourd'hui évoquer G'zaté avec reconnaissance et respect! Je pense à tellement de gens que je ne peux les citer sans en oublier. Mais ils sont présents dans ma douleur et je sais qu'ils la partagent.
Le moment de quitter G'zaté, après un an d'apprentissage intensif fut l'occasion d'un second poème qui allait marquer notre relation. A l'occasion de notre départ, nous avions réunis, Anne Anaïs et moi, quelques amis azmari autour d'un petit banquet. G'zaté me dit alors :
"shembra teneklo yekeral warkaw, malayet mata endeferanaw"
Ce qui pourrait se traduire par :
"Qu'est l'arbre sans son fruit? Le temps de la récolte arrive, et après je serai sans lui."
Mais je préfère laisser aux spécialistes le soin de la traduction.
Toujours est-il qu'un an plus tard je suis revenu. C'est alors que notre relation a pris une intensité nouvelle. Zaouditou voulait me faire jouer, mais alors il fallait apprendre à chanter et quelques semaines, il fallait monter une trame permettant l'improvisation…
Je proposai alors à G'zaté de partir d'Addis Abeba, de retourner chez lui dans le Gonder. ce fut difficile de convaincre Agernsesh, mais elle me fit l'amitié d'accepter exceptionnellement de se séparer de lui. G'zaté n'avait pas vu ses sœurs et frère depuis 19 ans. Au terme d'un petit périple en bus dans les haut-plateaux, nous arrivâmes dans le village de Chora au nord du lac Tana. Et c'est là que j'appris de la bouche de son frère, sur la place du marché, et devant les questions à répétition, que j'étais le petit-fils de la tante de G'zaté qui était partie avec un Italien. Et c'est comme ça que je suis devenu le neveu de G'zaté Gelay'. D'ailleurs je continuai mon apprentissage avec son vrai neveu, Fekeru, qui devint comme un jeune frère pour moi, et un nouveau maître de musique.
Il y aurait beaucoup à dire sur les qualités humaines et artistiques de G'zaté, et tous ceux qui l'ont entendu jouer et chanter en savent quelque chose. J'ai écrit un film qui retrace les purs moments de poésie que j'ai vécu grâce et avec lui et bien d'autres. le projet "Addis Abeba blues" a été primé par la SCAM en 2002. Jusqu'à ce jour, il était en cours de production… Mais les diffuseurs hésitaient. Ce film était un documentaire écrit comme une fiction, avec l'accord et la collaboration de G'zaté. Il aurait permis de donner un témoignage unique et vivant de la culture azmari. Aujourd'hui, après deux ans de travail, je sais que ce film ne se fera jamais.
Mais il ne sert à rien de pleurer toutes les larmes de mon corps, et la première des priorités est de penser à aider Yehabsera, qui n'a que 4 ans, à grandir dans de bonnes conditions. Il est le plus jeune, mais aussi le plus talentueux musicalement. Enfin c'est toute sa famille et sa femme en premier qu'il convient de soutenir dans ces circonstances tragiques.
Un tezkar sera donné dans un restaurant de Paris. Des vidéos de G'zaté seront projetées et on écoutera de la musique éthiopienne. Ce sera l'occasion pour tous ceux qui veulent faire un geste, de donner une participation et de partager ensemble un repas à la mémoire d'un grand monsieur dont le "trou dans l'eau" ne se refermera jamais.
Vous serez informés dans les Nouvelles d'Addis dès que la date sera fixée.
Petros